La toponymie actuelle de la Kabylie

mercredi 27 février 2008.

Des villes ont gardé des dénominations berbères en Kabylie, ainsi que les noms des montagnes et des fleuves, mais la colonisation française en a changé beaucoup.

Les dénominations berbères, bien attestées dans l’antiquité, le sont également au Moyen âge. Lorsqu’ils se sont mis à fonder de nouvelles cités, les Berbères -rien de plus naturel- vont leur donner des noms tirés de leur langue.

C’est ainsi qu’en 935 ou 936, lorsque le prince sanhadjien, Ziri Ibn Menad, a fondé sa capitale dans le massif du Titteri, il lui a donné le nom d’Achir, mot provenant de achchir/ ichcher, ‘’ongle’’, sans doute à cause de la forme du site. Le nom est encore conservé mais sous une forme arabisée : al Achir ou al Yachir.

Certains noms kabyles remontent au Moyen âge. C’est le cas du nom de Dellys où il apparaît sous la forme de Tadlest (on lit aussi dans les sources arabes : Tadellest, Tadallis), mot provenant du berbère adles, ‘’diss, ampelodesmos tenax, une plante rugueuse’’. Le nom actuel est la forme arabisée de adles, qui a donné le français Dellys.

Villes et villages ayant changé de noms

Si tout au long du Moyen âge et des période qui ont suivi, la toponymie algérienne a peu changé, gardant globalement une origine berbère ou arabo-berbère, la colonisation française, va la bouleverser, et, dans certaines régions de fond en comble. Et quand elle ne change pas un toponyme, elle le francise ou le couple avec un toponyme d’origine française.

Bgayet (en arabe dialectal Bjaïa) devient Bougie, mot pris de Bagayet et pris comme dénomination de la bougie, parce que la cire qui servait à fabriquer ce produit, provenait justement de la ville qui l’exportait vers l’Europe. Ce nom allait dominer, tout au long du Moyen âge et s’imposer avec la colonisation française.

Sur la route d’Alger à Tizi Ouzou, c’est toute la série des villages coloniaux, devenus plus tard des villes.

On peut citer Ménerville, connue des Kabyles sous le nom de Tizi Nat Aïcha, le col des Nat Aïcha, du nom de la tribu kabyle, qui l’occupait, devenue, aujourd’hui Thénia, mot signifiant en arabe ‘’col’’.

C’est le cas de Naciria, qui succède au village colonial de Haussonvillers, créé par des colons venus de l’Alsace et la Lorraine, occupées par l’Allemagne, après la guerre de 1870. Les Kabyles l’appelaient La’zib ‘’ferme, établissement agricole, habitation isolée dans la campagne’’. On disait aussi La’zib n Za’mun, du nom de la tribu qui appartenait à la région. Le village a pris, à l’indépendance, le nom de Si Nacer, un martyr de la guerre de Libération, issue de la région. Mais beaucoup de gens continuent à l’appeler La’zib, comme quoi, la toponymie officielle ne recouvre pas forcément la toponymie traditionnelle. .

On citera un dernier exemple de villes ayant perdu son nom kabyle pour un nom français : Larba Nath Iraten, à 27 km au sud-est de Tizi Ouzou. La ville est réputée pour son artisanat, son marché qui se déroule le mercredi et jusqu’à ces dernières années, par sa grande fête des cerises, occasion à de grandes réjouissances annuelles. Mais Larbaâ Nath Iraten est avant tout le symbole de la résistance à la conquête et à l’oppression coloniales.

Après avoir repoussé, sous la direction de Fadhma N’soumer les assauts du Maréchal Randon, l’héroïne kabyle tombe sous le nombre, le 25 mai 1857. Une grande partie de sa population est massacrée, des dizaines de maisons ont été rasées et, sur la crête la plus élevée est construit un fort, destiné à surveiller la région. Des remparts, entourant la ville, seront élevés par la suite. C’est le maréchal Randon qui a donné au fort, puis à la ville le nom de Fort Napoléon, en reconnaissance à Napoléon III, empereur des Français, qui a encouragé et financé la conquête de la Kabylie. Après la chute de l’empire et l’avènement d’un régime républicain, la ville prend le nom de Fort National qu’elle va garder jusqu’à l’Indépendance. Le nom kabyle, Larbaâ Nath Iraten qui signifie : ‘’Marché du mercredi de la tribu des Nath Iraten’’, lui est donné ensuite. C’était en effet là, à cet endroit, que l’on se réunissait pour vendre le bétail, avant la conquête.

Oronyme et hydronyme

Rappelons que l’oronymie est l’étude des noms de sommets : montagnes, collines, vallons, plateaux, ainsi que des reliefs plats, comme les plaines, et l’hydronymie est ou étude des cours d’eau, des ruisseaux, des sources, des oueds etc.

Les montagnes, les fleuves ne changent pas de nom. Certains noms semblent attestés depuis l’antiquité. Pline l’Ancien, dont on cite plusieurs passages sur l’Atlas, écrit que les populations autochtones appelaient cette montagne Addiris ou Diris, nom qui évoque irrésistiblement le berbère adrar ‘’montagne’’, avec peut-être une finale latine en s. Ce nom pourrait suggérer que Atlas n’était pas autochtone et qu’il pourrait avoir été donné par les Grecs, le nom indigène étant Diris.

On sait que la dénomination de la montagne, en berbère, a survécu au Moyen âge et que l’habitude d’appeler Djebel toute montagne en Algérie, à la place de adrar est une... habitude française ! En Kabylie et dans les pays berbérophones, les montagnes sont désignées sous le nom générique de adrar : Adrar n Djerdjer, Adrar n Ukefadu etc. Les noms propres de montagnes sont restés. Ainsi, Gouraya, nom de la montagne surplombant la ville de Béjaïa, célèbre pour porter le mausolée de la Sainte femme, patronne de la ville, à laquelle la tradition donne le nom de Yemma Gouraya, Mère Gouraya.

La forme de la montagne, qui suggère la silhouette d’une femme étendue, a peut-être justifiée l’appellation, à moins que ce ne soit cette forme qui ait inspiré la légende de la sainte. Mais Yemma Gouraya n’est pas seulement une figure de légende puisque des sources historiques établissent son existence.

Elle est notamment intervenue en 1512 lors de la tentative de Aroudj de délivrer Béjaïa du joug des espagnols. Selon la tradition, Yemma Gouraya, tout comme Lalla Khlidja, vivait en anochrète dans la montagne.

Elle n’était pas mariée et se consacrait à la lecture du Coran et à la prière. On lui prête de nombreux miracles, dont celui de se transformer en colombe pour échapper à ses ennemis. Yemma Gouraya est appelée ta’assast n lbeh’er, la gardienne de la mer, parce que, selon la tradition, elle a arrêté, d’un signe de la main, la mer qui menaçait d’inonder la ville.

D’après le Ghazaouet, Arouj, le chef turc et ses frères, qui manquaient de poudre avaient décidé de se retirer et avaient congédié les centaines de Kabyles venus de la montagne pour délivrer la ville. Yemma Gouraya a alors maudit les Espagnols et a prédit leur défaite. La légende nous apprend encore que Yemma Gouraya était la fille de sidi Ayad, dont le mausolée se trouve à Tifra (Sidi Aïch), elle avait trois sœurs : Yemna Yamna, établie à Béjaïa, Yemma Timez’rit, à Timezrit et Yemma Mezghitan à Jijel.

Une autre chaîne de montagnes de l’Algérie du Nord, en Kabylie, est le Djurdjura : elle domine si bien cette région qu’on a pris l’habitude de désigner celle-ci par Kabylie du Djurdjura, par opposition à la Petite Kabylie, elle, dominée par le massif de l’Akfadou.

En Kabyle, le Djurdjura est également appelé Adrar b°dfel, ‘’la montagne de la neige’’, à cause des quantités abondantes de neige qui y tombent. La neige dure jusqu’au mois d’août, dans les grottes sont plus élevées : autrefois, on en ramenait et on l’utilisait comme rafraîchissement.

Le point culminant du Djurdjura porte le nom d’une sainte, Lalla Khlija, qui vivait dans une grotte, et que l’on surnommait Lalla Khlija tu’kift, la paralytique. Le mont porte aussi le nom de Tamgout n Lalla Khlija, ‘’le pic de Lalla Khlija’’.

Le nom de la montagne est la déformation arabe, puis française, du kabyle jerjer, ou Adrar n Jerjer : le nom provient du verbe kabyle jjerjer ‘’être élevé, être haut, être plein de pierres, en parlant d’une montagne’’. Il s’agit sans doute d’une formation onomatopéïque, une forme analogue existant en arabe classique : djarrara ‘’terrain déprimé couvert de cailloux’’, rapporté à une base jerr ‘’dresser une grosse pierre, un rocher’’.

La ressemblance des deux mots, d’origine onomatopéïque, est sans doute une coïncidence.

La toponymie actuelle de la Kabylie

Nous continuons ici avec quelques hydronymes et des lieux dont les noms réfèrent à la situation géographique.

L’Akefadou est la deuxième chaîne de montagne par laquelle se termine, dans la direction sud-nord, le Djurdjura. On la considère encore comme une voie de communication entre la vallée du Sebaou, en Grande Kabylie, et la vallée de la Soummam, en Petite Kabylie. Mais ces dénominations de Petite et de Grande Kabylie sont des dénominations administrative, datant de la colonisation.

Cet étrange nom, Akefadou, n’a plus de pendant kabyle actuel, mais on peut le rapprocher du verbe encore vivants, dans certains parlers, ekfad, employé pour crème de lait qui déborde, autrement dit pour tout ce qui déborde, comme signe d’abondance. Le nom pourrait signifier ‘’la montagne des biens abondants’’.

Hydronymes

L’un des plus grands fleuves de Kabylie est la Sebaou, long de 120 km environ. Il prend sa source dans la montagne du Djurdjura, près du col de Tirourda et traverse plusieurs localités avant de se jeter dans la mer, dans une plage à l’ouest de Dellys.

Dans la toponymie actuelle, le nom de Sébaou est proche de Seybouse, fleuve de la région de Annaba, dans lequel on retrouve l’élément Seb- et, au Maroc, Sebou, cours d’eau qui se jette dans l’Atlantique. En revanche, un rapprochement avec des oronymes européens, tels Save, en France, pour justifier implicitement une origine latine de asif, doit être écartée : le nom courant du fleuve en latin n’est pas savus mais flumen. Selon une hypothèse récente, le nom de la Sébaou serait Adyma, nom qui semble avoir une consonance berbère.

Un fleuve de Kabylie, la Soummam, qui traverse la Kabylie de Bejaïa, a reçu de nombreuses étymologies : au 19ème siècle, les Français ont voulu l’attacher à un notable de la région, on lui a donné une origine arabe, en le faisant venir de semmam ‘’le fleuve aux cailles’’, du kabyle asemmam ‘’amer’’. En réalité, on ignore l’origine de ce mot, dans lequel on reconnaît, cependant, le mot amam’’eau’’.

Un autre fleuve de Kabylie est l’Isser qui a donné son nom à la localité qui le traverse. à 64 kilomètres à l’est d’Alger, sur la route d’Alger à Tizi Ouzou. L’oued Yesser traverse l’oued Djemaa, tourne au nord pour se jeter dans la mer. Dans l’antiquité l’oued était appelé Usar, nom qui semble phonétiquement proche du nom actuel. Il faut signaler que l’oued Isser, affluent de la Tafna, en Oranie, portait, dans l’antiquité un nom proche : Isaris. Usaris, Isaris et Isser proviennent probablement d’une racine berbère SRY, illustrée par plusieurs mots, relevés dans différents dialectes : esri " faire courir, laisser galoper un cheval , p. ext. pratiquer la liberté de mœurs (homme ou femme) " sesri " faire courir " tasarayt, pl. tiserayîn " fait de courir, galop , temps " asri, pl. asriwen " liberté de mœurs, actes de liberté de mœurs " amesru, pl. imesra " homme qui pratique la liberté de mœurs " fém. tamesrayt, pl. timesra ; iseriyen, " animaux passant loin du campement " (Touareg) amsari " course à cheval, équitation " (Ouargla) srirrey " agir vite, faire vite, être rapide et efficace " asrirrey " fait d’agir vite, dénouement rapide et heureux " (Maroc Central) isrir " être dégagé (ciel) , être libre (local) " (Kabyle).

Le nom de la vallée et du cours d’eau qui la traverse, Ighzar, a fourni plusieurs exemples de toponymes, dont Ighzer Amokrane ‘(‘la grande Vallée, le grand ruisseau’’).

Villes et villages

De nombreux villages portent le nom de ‘’village’’, taddart, en Kabyle, avec parfois une spécification : Taddart Ufella, le Village du Haut, et Taddart Bbwadda, le Village du Bas.

Le nom de la ville, disparu du kabyle, est conservé par la toponyme. Ainsi, on peut citer Ighram, localité de Petite Kabylie, sur la rive gauche de la Soummam, non loin d’Akbou. C’est même l’une des rares attestations en Kabylie ighram, attesté dans d’autres dialectes. Le sens général du mot est agglomération et se retrouve en touareg : ighrem ‘’ville, bourg, village’’, taghremt " petit village, petit château’’, en néfousi, aghrem, ‘’ville’’en mozabite, aghrem, " cité, ville, ville entourée de remparts, village’’, en zenagi, dialecte de Mauritanie, irmi ‘’village, agglomération sédentaire’’. Dans les parlers du Maroc central dans le groupe tamazi$t, ighrem a le sens de ‘’village, village fortifié’’ et de ‘’magasin à grain’’, le diminutif tighremt a le sens de ‘’maison fortifiée’’, ce sens se retrouve également en tachelhit : igh$remt, ‘’maison fortifiée, maison pourvue de tours’’, et le masculin igherm a plusieurs sens secondaires : ‘’mur de soutènement d’une culture, ruines d’une habitation, etc.

Des qualificatifs suivent parfois le nom du village ou de la ville. Ainsi, par exemple, Tamokra, village de la région d’Akbou, au sud-est de Béjaïa, connu, dans toute la Kabylie pour sa zaouia et sa station thermale, tous les deux portant le nom de Sidi Yahya Al Aïdli. Tamokra est l’abréviation de Tamoqrant, c’est-à-dire Taddart Tamoqrant, ‘’le grand village, le gros bourg’’.

Dénominations géographiques

On sait que dans de nombreuses langues, la toponymie, pour traduire le relief, utilise les parties du corps humain. Ainsi, en kabyle iglil ‘’le bras’’ (colline, monticule), ixef ‘’la tête’’ (pour la montagne), aarur ‘’dos’’ etc.

Dans la catégorie des Ighil, on peut citer Ighil Ali, village de Kabylie, à 20 km au sud d’Akbou, dans la tribu des Aït Abbas, sur le versant nord de la chaîne des Bibans. Ici, Ighil est déterminé par un nom propre d’homme, Ali, dont on ignore l’origine.

C’est le cas également d’Ighil Ouantar, village de Kabylie, à quelques kilomètres au nord de Seddouk. Le village est célèbre par ses salines, Tamallah’t en kabyle, exploitées depuis les temps immémoriaux par les populations locales.

Ighil Ouantar signifie La colline de Antar, où antar est un nom propre d’origine arabe signifiant ‘’fort, preux’’.

Le mot ighil est parfois couplé à un mot kabyle : par exemple Ighil Bbammas, chez les Aït Menguelat.

Ifri est la dénomination de plusieurs villages, de grottes et de lieu-dits en Algérie et au Maghreb. L’Ifri le plus célèbre, en Algérie, est le village situé sur le versant ouest de la Soummam, dans la wilaya de Béjaïa et où s’est déroulé, le 20 Août 1956, le congrès dit de la Soummam, qui a réuni les responsables du FLN et qui a pris des décisions politiques importantes sur l’avenir de la Révolution. Le village, qui relève de la tribu kabyle des Ouzellagen (d’où le nom souvent donné au village, Ifri-Ouzellagen, pour le distinguer d’autres Ifri) est aujourd’hui transformé en musée de la Révolution. Le mot ifri provient d’une racine berbère, FRW, qui a fourni un verbe, afer, ‘’creuser’’, aujourd’hui attesté uniquement dans le parler berbère de Qalat Sned, en Tunisie, et des dérivés divers , tafrawt, pluriel tifrawit ‘’trou’’, dans le même parler, tafrawt, pluriel tifrawin, ‘’auge’’ en touareg, tafrawt, pluriel tiferwin, ‘’ cuve du moulin à huile dans laquelle on triture les olives’’ , au Djebel Nefoussa, ‘’bassin de réception d’un puits’’, en chleuh, et surtout ifri, pluriel ifran, ‘’grotte, trou, rocher esacarpé, abri sous roche (Djebel Nefoussa, Maroc central, chleuh, kabyle, chaoui etc.).

Un autre lieudit, Ifrène, à quelque km au nord-est de Toudja où se trouvent les vestiges de l’aqueduc romain qui, sur une vingtaine de kilomètres, portait l’eau à la ville de Saldae (Béjaïa).

Au niveau du col d’el Hanaïat, on peut voir encore les restes des piliers qui le portaient et qui atteignaient 15 m. Près du village d’el Habel, l’aqueduc passe sous un tunnel de 500 m de long. D’après les sources, c’est le vétéran Nonius Datus, de la troisième légion, qui a dirigé les travaux de creusement. Ifrène est le pluriel de ifri ‘’grotte’’ (voir Ifri). Le col, appelé tizi en kabyle, a fourni Tizi Ouzou, sur laquelle nous reviendrons à propos de la botanique. Le toponyme est très courant en Kabylie et se retrouve même dans d’autres régions berbérophones.

Le nom de la ‘’source’’ est tala, également répandu en Kabylie. Si Tit, autre nom berbère de la source est absent en Kabylie, on rencontre, mais rarement Aghbalu, l’une des montagnes surplombant Toudja, dans la région de Béjaïa.

La toponymie actuelle de la Kabylie

Altitude, flore et végétation se retrouvent largement dans la toponymie kabylie.

L’altitude se retrouve dans des mots comme tizi et surtout adrar. On la retrouve également dans des mots sortis de l’usage aujourd’hui. Ainsi, Toudja, village à 22 km à l’ouest de Béjaïa, construit autour d’une résurgence de rivière souterraine qui alimente de luxuriants jardins, où poussent toutes sortes de fruits savoureux. Toudja se rattache sans doute au verbe berbère référant à l’altitude : adjdj ‘’être au-dessus de, p. ext. veiller, regarder de haut’’ d’où iggi ‘’lieu élevé’’(touareg), jjaj ‘’se pencher pour voir, épier’’ (ouargli), agg ‘’voir d’un lieu élevé un endroit placé plus bas’’ d’où uggug ‘’barrage, digue’’ (Maroc central), sidjdj ‘’regarder d’en haut’’ (rifain) etc. Le kabyle n’a pas conservé le verbe mais en dérive la particule nnig ‘’au-dessus de’’. Le toponyme réfère à la position du village.

Le bourrelet s’appelle iâkouren en kabyle. On peut citer comme exemple de lieu, Yakouren, forêt et village se trouve à 800 mètres d’altitude : c’est un relais de chasse très connu et un lieu d’excursion, autrefois très fréquenté par les touristes. Yakourène est la déformation du kabyle i’akuren, au propre ‘’bourrelet, aspérité, et par extension, tout ce qui dépasse, qui peut gêner’’, dans le vocabulaire géographique, a’ekkur est une élévation de terrain, bourrelet et colline. Le mot dérive du verbe ‘ekker, ‘ukker ‘’ être en bourrelet, par extension être difficile’’.

Parmi les localités kabyles connues, citons Guenzet, à 10 km au nord de Zemmoura, dans la région de Bordj Bou Arréridj, dans ce que l’on appelle la Kabylie orientale. Longtemps centre de la grande tribu kabyle des Ath Ya’ala, Guenzet est entourée de nombreux villages dont certains comportent de vieilles mosquées. Au 19ième siècle, et bien qu’il n’y ait aucun vestige de ruines, le Français Charrette l’a identifiée avec l’antique Equizetum, station romaine sur la route de Setifis (Sétif).

Il est vrai que le nom est phonétiquement proche de Guenzet mais cette étymologie a été depuis rejetée. le nom de guenzet est la forme arabisée de tagenza, l’une des variantes du berbère tawenza, au propre, ‘’front’’, dans la toponymie, flanc de montagne, barrière montagneuse

Tigzirt, station balnéaire et petit port de pêche de la Kabylie maritime, à 125 km à l’est d’Alger. Le site a été occupé depuis la préhistoire et, aux temps historiques on pense que tigzirt doit son nom à l’ilôt qui se trouve à quelques dizaines de mètres de l’ancien port, en kabyle, tigzirt. Comme le mot est isolé en berbère, on songe à une origine arabe, djazira, mais le mot peut aussi provenir du phénicien, le site ayant été occupé par les Carthaginois, langue proche de l’arabe, ou alors appartenir à un fonds commun aux langues chamito-sémitiques.

Hammam Guergour est une localité à

110 km de Béjaïa, sur l’oued Bousellam, un affluent de la Soumam, à la sortie des gorges de Guergour. Hammam Guergour est surtout connu pour sa station thermale. Le nom est berbère : il provient de akerkur, kerkur, arabisé en gergur, au propre ‘’pierre placée pour délimiter une frontière, tas de pierres commémorant un événement’’

Flore et végétation

Nous n’allons pas aborder ici tous les noms afférant à la flore : ainsi, les Boumlal (‘’marguerite’’), Boudafel (‘’Lierre ‘’) etc. sont nombreux dans toute la Kabylie. Par contre, nous allons citer quelques noms qui se sont rendus célèbres dans le passé.

On peut citer, parmi les sites préhistoriques de la Kabylie, Draâ Zeboudja, lieudit, dans la région de Bordj Ménaïel. Une aire de cuisson des poteries, remontant à la protohistoire y a été découverte. A 1,5 km de ce lieu se trouve une aire de cuisson entourée de murs semi-circulaires, en pierres sèches, qui s’enfoncent dans le sol, soit pour alimenter les foyers, soit pour permettre la circulation de l’air. Selon les spécialistes, cette aire a pu fonctionner comme centre de cuisson de poterie. Le nom de Draaâ Zeboudja est un composé arabo-berbère, formé de draâ ‘’bras’’, et zeboudja/ tazebbujt ‘’oléastre ou olovier sauvage.

Tarihant est un village de la commune de Boudjima, dans la wilaya de Tizi Ouzou (130 km, à l’est d’Alger). Le village se trouve non loin d’un site préhistorique, notamment des gravures rupestres, aux lieux-dits Azrou Imedyazen (‘’Rocher des poètes), Azrou Uzaghar (Rocher de la plaine) Garuna etc. Tarihant est la berbérisation de l’arabe al rayêan ‘’basilic’’.

Comme nom référant à la végétation, on peut citer un quartier dans la banlieue est d’Alger, appelée par les Français Maison Carrée, par référence au bordj turc qui s’y trouvait sur une rive du fleuve et qui s’appelait Bordj al Qantara, forteresse du pont, ou bordj al Agha, forteresse de l’agha, et construit en 1724. Les Français ont occupé le bordj dès 1830, après la conquête d’Alger.

Le mot “al Ëarrac” vient de l’arabe “êirâsh”, pl. aêrash ‘’forêt, bois’’, ici, ‘’lieu boisé, lieu avec végétation touffue’’. On le retrouve en kabyle sous la forme taêaôact, pluriel tiêaôacin, avec les mêmes significations. Taêeract et tiêaôôacin se retrouvent dans la toponymie kabyle (par exemple tiêaôôacin, zone industrielle dans la région d’Akbou).

Autre nom redevable à une plante : Feraoun, commune à 50 km au sud-est de Béjaïa. La région est connue depuis les temps immémoriaux par sa production de sel, aujourd’hui encore assurée, quoi qu’en quantité moindre par les villages d’Imallahènes, littéralement ‘’les producteurs de sel’’. Selon la légende, c’est un saint de la région, Sidi Ahmed A’adnan, dont un village, I’adnanen, porte le nom, qui, d’un coup de canne, a fait monter d’une source le sel. En réalité c’est la chaleur du soleil qui fait remonter, de la saline le sel. Si le nom d’Imellahène a bien été inspiré par le sel, celui de Feraoun, le chef-lieu de la commune, lui, a été fourni par la flore locale : Féraoun, un des noms kabyles du coquelicot. ...

On connaît l’étymologie de Tizi Ouzou, dont le nom signifie ‘’le col des genêts’’, en raison du passage, large de 3 km, par lequel on peut contourner les gorges du Sébaou.. Le genêt, cet arbrisseau épineux à fleurs jaunes, était autrefois très abondant dans la région. Aujourd’hui, il est devenu rare, les terrains ayant été défrichés pour la construction. Signalons qu’au sud-est de la ville, un lieu dit porte le nom d’El Guendoul, gendul étant la dénomination en arabe dialectal du genêt.

Tadmaït est une localité sur la route de Tizi Ouzou, à 86 km d’Alger, sur la rive gauche de l’oued Sébaou. La ville actuelle a été créée par les Français, qui lui avaient donné le nom de Camp-du-Maréchal par référence à la conquête de l’Algérie et qui l’avaient peuplée de colons alsaciens qui avaient fui leur pays après son annexion par l’Allemagne en 1870. Le nom kabyle signifie ‘’palmier nain’’, arbre autrefois abondant dans la région.

La faune

Ifira est une grotte située entre les villages d’Aourir et d’Ifigha, dans la wilaya de Tizi Ouzou, sur le versant ouest de la montagne d’Aourir. La grotte, qui contient une inscription libyque, a été signalée en 1909 par S. Boulifa, puis décrite la même année par R. Basset. Le nom d’Ifira ressemble à celui d’Ifigha, le village situé non loin de la grotte, celle-ci étant souvent appelée Grotte d’Ifigha, mais les deux noms doivent être distingués. Ifigha signifie ‘’serpents’’, terme inusité en kabyle, mais conservé dans d’autres dialectes berbères, Ifira est l’un des pluriels attestés de ifri ‘’grotte, caverne’’, l’autre forme étant ifran (voir Ifri*).

M’chedallah, ville à 42 km à l’est de Bouira, à une altitude de 450 m. La ville actuelle a été construite en 1882 par les Français qui lui ont donné le nom de Maillot. Le nom de M’chedallah, en kabyle, imchedellen, provient du nom d’une fourmi rouge à gros yeux, amceddal, pluriel imchedallen, qui a dû être abondante dans la région.

Koudiat Aserdoun est un barrage qui sera, à son achèvement le deuxième d’Algérie. Il est implanté sur l’oued Yesser, dans la commune de Maâla, au sud de Lakhdariaé, à 35 km de Bouira. Les travaux, confiés en 1993 à une entreprises italienne, devaient être achevés en 1998, mais le terrorisme les a stoppés et ils n’ont repris qu’en 1999. Les intempéries ainsi que tremblement de terre du 21 mai 2003, qui ont provoqué un glissement de terrain les retardent de nouveau. Des travaux d’aménagement sont entrepris pour prévenir d’autres glissements.

L’ouvrage, une fois achevé pourra alors alimenter en eau potable et en eau d’irrigation plusieurs wilayas : Alger, Bouira, Tizi Ouzou, Djelfa, Msila, la ville de Boughzoul (Médéa) la Mitidja-Est et( la zone des Issers. Le nom du barrage, Koudiat asedoun, est un composé de l’arabe kudia, kudiat, ‘’ gros rocher, par extension, colline rocheuse’’ et du berbère aserdun ‘’mulet’’, autrement dit, ‘’le rocher, la colline du mulet’’.

Les dénominations berbères, bien attestées dans l’antiquité, le sont également au Moyen âge. Lorsqu’ils se sont mis à fonder de nouvelles cités, les Berbères -rien de plus naturel- vont leur donner des noms tirés de leur langue. Des villes ont gardé des dénominations berbères en Kabylie, ainsi que les noms des montagnes et des fleuves, mais la colonisation française en a changé beaucoup.

S. Aït Larba .La Dépêche de Kabylie


   
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